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Une aventure a trois: la voie Gasquet.

Rando Vertige - Devenson

Les étoiles hostiles dardent une lueur méchante. Certaines sont plus douces et leur lumière rosée ressemble à la chair d'une femme. D'autres enfin palpitent à l'horizon comme si elles venaient de naître.
Les calanques sont une ambiance feutrée de terreurs enfantines qui refont surface. Il est 18h, une encre noire a envahi le Devenson. Le Devenson, c'est la plus sauvage des calanques entre Marseille et Cassis, un cirque en fer à cheval, majestueux, atteint en une heure de marche qui casse le pas heurté du randonneur. A cette heure, le vent a forci. Il a une haleine glaciale. Philippe dit Phiphi, grimpeur, déséquilibré par les bourrasques du mistral, assure en haletant, ses deux compagnons de
cordée. Fred et Benoit s'en sont enfin sortis. Dans l'obscurité, les trois funambules échangent une poignée de main.

Rando Vertige - Devenson

Autour d'eux, il y a l'immensité du ciel. La terre est bornée par les ténèbres d'une nuit épaisse. Cette dernière est tombée sans prévenir. Ce serait féerique en d'autres circonstances s'il ne leur restait le retour à la frontale (Phiphi, l'optimiste béat, a oublié l'appareil salvateur, heureusement deux têtes pleines valent mieux qu'une vide).
Ils ne sont pas nés de la dernière pluie, ces trois là. Benoit, c'est l'incarnation du canyon avec une pincée de rando vertige. Fred et Phiphi s'épanouissent dans l'ambiance verticale, couennes et grandes voies. Et en ce jour, ils mutualisent leurs moyens, contredisant les grincheux qui veulent cloisonner les activités au sein du GUMS. Que le CAF s'en souvienne !
Le retour décontracté n'occulte en rien les tensions passées car braver l'ambiance du Devenson, c'est plonger dans le vide nauséeux d'un bout du monde.
Les compères ont l'allure insouciante des moments à venir. Benoit est en repérage pour une future rando-vertige. Il a trouvé les ancrages qui plongent dans l'impressionnant a-pic . « Tu y vas, Benoit ?». «OK, j'assume». En quelques mots, tout est dit. Maître du vide, il se concentre, vigilant à ne pas louper le premier relais. La corde file trop vite à l’aplomb du ciel poli et de la terre blanchâtre, un chaos de blocs épars peu rassurants posés sur une mer irisée de fines ondulations. Cinq rappels dont quatre en fil d'araignée les éloignent de la paroi.
Quand l'ambiance est telle, vous êtes sûr de vivre l'aventure avec un grand A.O, restez éveillés, vous les vagabonds de la verticale, il serait bon de ne pas s'endormir!
Au pied de la calanque, l'épreuve ne fait que commencer. En fourmis agiles, ils s'agitent sur lesmains courantes comme d'autres enfileraient des perles. Pour l'accès de la paroi, n'oubliez pas de mentionner les petites racines qui vous lâchent au plus mauvais moment. Qu'en pensez vous ? Papick, le moniteur d'escalade, croisé en début de matinée et fin connaisseur des lieux, les avaient pourtant prévenus. «Ne vous fiez pas au topo». En langage codé de grimpeur aguerri, mieux vaut réévaluer la difficulté. Mais vous connaissez la musique, quand on a l'insouciance des beaux jours et que tout va bien, c'est que tout va bien.

Bon, s'équilibrer sur des passages instables, sur des arbustes chétifs, c'est fait, passons. Les visages blêmissent quand les pieds s'ancrent dans la déclivité terreuse. Foutus semelles! Non, finalement, le bout de corde que tend Benoit à Phiphi, il n'en fera pas usage par peur d’entraîner son compagnon. Au cas où, advienne que pourra.
Benoit et Phiphi scrutent l'itinéraire pour passer au plus facile. Les coinceurs seront utiles dans cette traversée en lame de couteau qui remonte vers les crêtes. Fred a bifurqué mais la jonction se fait au pied de la voie. Le nom de la voie c'est Gasquet. Gaston Rebuffat en a été le premier ouvreur. S'il les observe depuis le paradis des grimpeurs, ce doit être d'un air indulgent. Elle est embroussaillée et délitée, la voie Gasquet. Au dire de Papick, c'est un ancien itinéraire rarement répété.
Fred s'élance. Il a heurté un bloc avec son casque et il blêmit. Les cailloux pleuvent. Les grimpeurs ne sont pas de la fête. Fred est d'accord, elle est pourrie la voie Gasquet. Mais l'évaluation se fait dans l'action. Pourtant il est encore temps de rebrousser chemin. Les Hurluberlus que Benoit connaît est une facile variante de sortie. Retour ou poursuite? La réponse tarde à venir. L'hésitation est mauvaise conseillère car l'heure tourne . Alors Phiphi prend la tête de la cordée. Les broussailles sont de diaboliques gnomes griffus.
«Ça va Benoit?». «Oui mais je ne suis pas à l'aise». la vire plonge sous les pieds. Fred nous rejoint.
«Phiphi, par où tu nous fais passer ?». Au plus facile mais l'instant est difficile, l'engagement et l'exposition sont réels. Une sangle par ci, un coinceur par là, des points d'ancrages rouillés, la chute est à proscrire. Une portion bombée à la fin de la traversée rend dubitatif sur le 5A annoncé. Phiphi aurait tendance à dire,«y a rien là?». Un coup d’œil en arrière ne le rassure pas du tout. La sangle pendouille à six mètres. «Bon sang, si tu chutes, n'ose pas imaginer la suite ».
Là joue la faculté de concentration optimale. Un puis deux clous rouillés le tranquilisent. C'est bientôt fini. Le plus dur est fait.
Le temps s’égrène dans un panorama à couper le souffle mais la vitesse du crépuscule les oblige à ne pas traîner en gais lurons, en touristes de la verticale.
Le feu s'étiole à l'horizon. Dans quelques instants, le paroi va s’obscurcir. Il est 17h30. Comme un métronome, Phiphi avale les derniers mètres à la frontale que Benoit a rapidement agencé sur son casque. Sur la crête, on n'y voit goutte mais on se congratule.
«Benoit, j'ose à peine imaginer la tête de Maguelone et de Patricia si elles avaient été là». «Moi non plus, on trouvera autre chose comme idée de rando-vertige» répond-t-il.
L'escapade restera un vagabondage peu banal avec en prime une cordée qui s'en est bien tirée car l'audace a souri aux audacieux en ce jour.

Phiphi pour Benoit et Fred en guise de Joyeux Noël 2016.